Deuxième leçon de tricot - Chez Hortense

12 01 2011

Comme je voulais toujours apprendre à tricoter, Maman eut recours aux traditions. Qui d’autre qu’une grand-mère pourrait révéler à une petite fille encore maladroite la vie emberlificotée des aiguilles à tricoter ?

Un jeudi après-midi de septembre, elle m’emmena chez Hortense. Elle habitait en haut de la côte. Il y avait deux rues dans notre village à flanc de coteau, la côte et une rue transversale dite de la mairie. Nous habitions également en haut de la côte, un peu plus loin, juste avant le cimetière. Avec mon amie Nadine, nous passions devant chez elle en rentrant de l’école. Elle nous regardait passer depuis la porte de sa maison, les mains sur les hanches, sans nous adresser la parole. Une statue du commandeur. Elle nous suivait du regard que nous jugions sévère. On aurait dit qu’elle nous surveillait, d’autant plus que sa maison était surélevée. Ceinte de son tablier de toile bleue, elle dominait la rue du haut des marches.

C’est donc peu enthousiaste que je suivis ma mère chez Hortense. Elle nous attendait, immuable, au seuil de sa porte. Nous franchîmes les quelques marches de ce qui me semblait sa tour tour de guet, et entrâmes dans la cuisine. C’était une grande pièce longue, typique du Gâtinais, avec en son centre une longue table en bois entourée de chaises paillées. A la ferme, chez ma grand-mère, c’était des bancs. Pour le reste pas de changement : fourneau à bois où mijote une marmite et son gros tuyau émaillé coudé (du fourneau, pas de la marmite), pierre à évier rectangulaire et rideau de sous évier de la même toile que le tablier, un buffet haut et une grosse horloge murale.

Après les salutations courtoises, Maman expliqua que je souhaitais tricoter mais que je n’y arrivais pas. Hortense prit un air entendu et rassura ma mère qui me laissa seule avec elle. Je n’en menais pas large. La mère Maillard, comme nous l’appelions, n’évoquais pas pour moi, la mamie confiture dorlotant ses petits enfants. Hortense tira deux chaises vers le seuil de la porte, pour profiter de la lumière me dit-elle. Puis du buffet, elle extirpa une grande corbeille en osier pleine de pelotes. Il y en avait de toutes les couleurs, de toutes les épaisseurs, de toutes les matières, jaunes, bleues, vertes, rouges, unies ou chinées. Un feu d’artifice.
- “Nous allons faire une trousse pour tes crayons, quelle couleur préfères tu ? Choisis ta laine.”

Je fouillai dans ce panier aux trésors et dénichai une pelote d’un beau rouge cerise.

- “Excellent choix,” me dit-elle, “nous la ferons au pointe mousse pour commencer.”
Comment ça pour commencer ? Pas sûr que je revienne me disais-je en moi-même, pas encore totalement à l’aise.
Elle monta les mailles, tricota les premiers rangs en silence. Ensuite, elle rapprocha sa chaise de la mienne et ainsi assises côte à côte, elle me montra la fabuleuse maille à l’endroit, me fit essayer, me remontra, me fit réessayer, encore et encore, sans la moindre impatience. Elle avait prit son propre tricot, et de temps en temps regardait où j’en étais, rattrapait les mailles fugueuses et me retendait les aiguilles. Et c’est ainsi que j’ai réalisé mon premier rang au tricot, puis le second et tous les suivants.
Au milieu de l’après midi, nous prîmes un chocolat chaud accompagné d’une part de tarte aux pommes. Puis Maman vint me chercher.

- “Sylvie s’est bien débrouillée. Nous continuerons jeudi prochain” ajouta Hortense.

Je revins à deux reprises, non seulement sans crainte mais avec plaisir. Du seuil de sa maison, toujours pour profiter de la lumière, nous regardions les gens passer. Certains s’arrêtaient et discutaient un moment. Nous finissions par un goûter gourmand. Ces moments étaient agréables, je n’avais plus peur d’Hortense. J’appris plus tard, que ses enfants et petits enfants habitaient loin, qu’elle les voyaient peu. Elle m’apprenait le tricot et je rompais sa solitude, je devenais pour quelques heures sa petite fille d’adoption.
Lorsqu’elle trouva le tricot assez long, elle me félicita

- “C’est bien, il y en a assez, reviens jeudi prochain, j’aurai cousu ta trousse et posé une fermeture éclair”.

Ce qu’elle fit. Et dès le vendredi suivant, je posai, et avec quelle fierté, ma belle trousse rouge sur mon pupitre à l’école.

 © Sylvie Andreini

panier de pelotes


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