La soupe de l’ogre

25 08 2011

Je n’ai que peu de souvenirs de mon grand-père maternel et pourtant, j’ai passé beaucoup de temps à la ferme, entre lui, ma grand-mère et ma tante. Il ne manifestait guère son affection ni ses émotions. Il n’était pas très démonstratif.

Je le revois surtout le soir, après le travail aux champs. Il s’accoudait au buffet, au fond de la cuisine. Face au mur, nous tournant le dos, il écoutait les informations à la radio.

De ma place, sur le banc en bois, je contemplais le dos d’un immense bonhomme, large, massif, un peu vouté, au cou épais rentré dans les épaules. Une sorte de colosse. Il n’était pas causant et commentait les nouvelles à sa façon. De courtes appréciations tranchantes et tonitruantes comme “Aahh ! Les salauds “.  Avec tout le poids de son mépris appuyant sur le dernier mot, un mot qui n’en finissait plus d’être prononcé. A la suite de quoi, il buvait un verre de vin, du vin de sa vigne, une vraie piquette à ce qu’il paraît.

Puis, il s’installait à table, en face de moi et attendait que ma grand-mère serve la soupe, brûlante, sinon gare ! Il y ajoutait une bonne rasade de viandox (beurk), mélangeait bien et amenait le liquide fumant à sa bouche en un rituel métronome.

La grosse cuillère paraissait petite dans sa paluche de géant. Elle faisait la première moitié du chemin, sa tête la seconde. Il aspirait le contenu de la cuillère à grands renforts de “ssluupp” sonores tout en se frottant l’estomac de l’autre main, ravi de la brûlure occasionnée, accompagnant le tout d’un “aahh” de contentement. J’étais impressionnée.

“Ssluupp, aahh ! Ssluupp, aahh ! Ssluupp, aahh !” Jusqu’à racler l’assiette. Personne ne parlait. Il m’évoquait l’ogre des contes que ma tante me lisait le soir. J’avais parfois un peu peur de lui, surtout lorsqu’agacé par mes gesticulations qui faisaient grincer le banc, il me lançait de sa voix de basse : “T’as des vers au cul, dont !”

Bien des années plus tard, je trouvais en bas d’un placard, un cahier d’écolier. Ma tante y avait composé une rédaction dont le sujet était “décrivez votre père”. Elle y racontait le cadeau de fête des pères qu’elle avait secrètement acheté et caché jusqu’au jour J. Son père l’avait embrassée et montrait à tous son cadeau en déclarant fièrement “regardez, la belle montre que Françoise m’a offert”. Elle avait eu une bonne note.

Dans ce cahier d’écolière, j’ai découvert un père, comme les autres. L’ogre n’était plus.

© Sylvie Andreini


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