L’autre soir, je suivais à la télévision une émission littéraire. Une jeune femme, à peine la vingtaine (la veinarde !) venait de publier non pas un roman, mais un essai philosophique, excusez du peu.

Son interview se déroulait comme dans un rêve, un rêve halluciné en ce qui me concerne. Elle citait Spinoza (entre autres, bien sûr) dans le texte et pas en une phrase avec sujet, verbe, complément comme vous et moi, mais plutôt tout un paragraphe se retenant sans doute d’en réciter le chapitre.

Son discours riche et conceptualisé à la perfection me renvoyait à mon inculture, que dis-je à mon acculture. A l’écouter je me sentais dépassée, j’avais l’impression d’avoir régressé intellectuellement. Et en plus elle était toute mignonne, toute fraîche, souriante et épanouie. Pas un bouton sur le visage ni de grosses lunettes sur le nez. Bête et moche voilà l’image que me renvoyait son intervention. J’ai failli oublier vieille. J’ai le double de son âge et je ne saisis pas que le quart de ce qu’elle dit et encore, pendant que je réfléchis à une phrase, elle en enchaine trois autres tout aussi denses et absconses. Je suis ignare, nulle, zéro, double zéro. Et je prétends écrire, laissez la rire !

J’ai suivi toute l’émission hypnotisée par tant d’aisance, de sagesse, de science des mots et de maniements de concepts idéologiques. Où les bras m’en sont tombés : sa réponse à la dernière question du journaliste qui, entre nous, avait plus suivi que mené l’interview en roulant des billes d’étonnement, la bouche ouverte et la mâchoire tombante (comme le loup dans les dessins animés de Tex Avery, à chacun sa culture !).

A la question donc, “qu’allez vous faire maintenant ?” Question simple où l’on s’attend à une réponse aussi simple et rassurante pour le téléspectateur moyen, quelle n’a pas été ma surprise, et celle du chroniqueur, “au delà du paradigme” commençât-elle …

Je n’ai pas entendu la suite, j’étais achevée, sonnée, knout out la vieille, retournes à l’école si tu le peux encore !

Mon premier réflexe a été de relever la tête et d’ouvrir derechef le dictionnaire. Mon éducation, que dis-je ma rééducation allait commencer. J’allais trouver la définition de paradigme et tout s’éclairerait.

Ce mot n’existe pas, il n’est pas dans le dictionnaire ! Sus à l’ami de tous les ignorants, internet ! En replaçant le D et le G à leur bonne place, dois-je saupoudrer mon inculture d’un peu de dyslexie, je trouve enfin le mot, que dis-je le Graal !

“Paradigme : un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses, ou encore un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie.”

Quel rapport avec “qu’allez vous faire demain ?” Je continue mon investigation, la définition est forcément incomplète, la lumière va venir !

“Le paradigme au sens collectif est un système de représentation largement accepté dans un domaine particulier.”

Je comprends bien tous les mots, mais c’est ensemble qu’ils me posent problème. Et vous, vous y voyez plus clair ? Je poursuis ma quête à la recherche d’un exemple concret. Je suis une terrienne, j’ai besoin de voir, de toucher, même de l’esprit les concepts si obscurs soient-ils.

“Un paradigme est une forme de rail de pensée dont les lois ne doivent pas être confondues avec celle d’un autre paradigme.”

J’abandonne ! On se croirait dans le Petit Larousse, qui explique un mot par un autre de la même famille. Exemple, grandeur : caractère de ce qui est grand. Pardon pour les puristes qui iraient vérifier, je viens d’inventer cette définition, mais tout le monde aura compris que ce je veux illustrer.

Je dois me résigner : un paradigme est une représentation du monde dans un système de pensées ou de connaissances. Je me contenterai de cela.

Enfin, en faisant glisser le curseur jusqu’en bas de la page web, je lis avec délice : “mot prestigieux destiné à intimider l’interlocuteur”.

J’y penserai !

© Sylvie Andreini


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